Difficile de se prononcer sur cette idée sortie selon un timing qui n’abusera personne. En effet, l’entourage du président (sous d’autres latitudes on pourrait parler de « Garde Présidentielle ») a depuis la semaine passée amendé la proposition originelle de faire parrainer un enfant victime de la Shoah par un enfant de CM2. On évoque –dans un désordre caractéristique du régime omniprésidentiel- d’autres pistes, à savoir pas sur toute l’année scolaire, une victime par classe, ou encore le choix laissé libre à l’appréciation de l’enseignant, etc.

Bien sûr, la Shoah, crime contre l’humanité doit ou devrait toucher n’importe quel être humain. Mais les autres crimes imprescriptibles parce que génocidaires, donc réalisés sur des personnes choisies comme victimes de par leur naissance sont-ils moins horribles ou moins importants ? Du génocide des Arméniens au Samudaripen (extermination des Tziganes), de l’esclavage à Itsembatsemba, de l’extermination des native americans (les Indiens de Christophe Colomb) à l’Apartheid, de la colonisation à la néo-colonisation, comment, et surtout pourquoi, choisir ?

J’imagine comment aurait pu être reçue la proposition de parrainer un enfant rwandais mort à Bisesero, à Kigali ou à Butare… Car en fait, et c’était le sens de mon billet intitulé « Je m’appelle… », la France (ou plutôt, des gouvernements au nom de la France) a été responsable ou co-responsable de nombreuses morts dans des processus où le « crime de naissance » a été décisif du décès des victimes. Le choix du dernier génocide du 20ème siècle pourrait être aussi pertinent que celui de la Shoah si on considère que la France porte une part de responsabilité dans ces deux solutions finales.

Une histoire personnelle

Pour ma part, armé de convictions philosophiques profondes et d’une histoire personnelle et familiale dont le chemin a croisé le génocide des Tutsi du Rwanda de 1994 (Itsembatsemba en kinyarwanda), et dont des membres de ma famille ont été assassinés parce qu’ils étaient tutsi, je pense que s’il est nécessaire, voire davantage, d’évoquer aux élèves de CM2 ce à quoi peut amener le racisme quotidien et somme toute banal, il n’y a pas de priorité à avoir quant à telle ou telle victime.

J’ai fait partie en 1994 d’un éphémère collectif qui avait organisé une marche silencieuse au Trocadéro en plein génocide des Tutsi du Rwanda. Ce Collectif des Parents d’Enfants Franco-rwandais (où j’ai croisé Danièle Birch de France-Culture et Jean-François Dupaquier alors à l’Evénement du Jeudi, que je salue ici) avait pour slogan la question « Qu’allons nous dire à nos enfants ? ». Je ne sais si le temps a permis à chacun des participants de répondre à cette question, mais malgré les difficultés, il a bien fallu vivre avec ce crime dans les mémoires familiales. Pour ma part, je pense que mes enfants savent distinguer aujourd’hui le ou les peuples de ses gouvernants et qu’ils connaissent les processus qui mènent du racisme ordinaire au crime de génocide.

Je pense qu’ils savent également que la France est toujours au bord du gouffre et ne sait pas être le pays des Droits de l’Homme dont il a pourtant inventé le concept. Pour eux, qui sont de deux origines, et dont les relations diplomatiques entre leurs pays paternel et maternel ont été rompues, ce qui pourrait être vécu comme un traumatisme, il est difficile d’accepter le sort réservé aujourd’hui dans notre pays (ici et maintenant) à des enfants vivant dans les centres de rétention en attente d’expulsion.

Et donc ?

Comment un enfant de CM2 pourrait-il résister au poids de l’histoire et devenant responsable (individuellement ou même collectivement) de la mémoire d’un enfant victime de la Shoah ou d’un autre génocide ?

De plus, l’idée de faire porter le poids d’un enfant mort dans un processus génocidaire quel qu’il soit, à des enfant qui plus est, n’est-il pas en contradiction avec les nombreuses déclarations présidentielles qui annoncent le refus d’une quelconque repentance quant aux crimes contre l’humanité dont notre pays a malheureusement été un acteur ?

Les refus de repentance au nom de la France opposés par Nicolas Sarkozy à propos de l’esclavage ou de la colonisation sont, mais avec lui on devrait être habitués, en totale contradiction avec sa proposition qui, outre qu’elle semble une fois de plus une lubie présidentielle irréfléchie, est un danger pour la cohésion nationale, pardon l’identité devrai-je dire selon la novlangue sarkozyenne.

Le mot de la fin, auquel il est difficile de trouver quelque chose à ajouter, à Simone Veil :

«Mon sang s’est glacé. C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste. On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans, on ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter