Ressources ethniques et statistiques humaines
Par Jean-Luc Chavanieux le jeudi 3 avril 2008, 07:13 - Niouzes - Lien permanent
L’Association Nationale des Directeurs de
Ressources Humaines (ANDRH) a eu une idée. (Oui, je sais, peut-on être DRH et
avoir une idée allant au-delà des desiderata des actionnaires ?). Cette idée,
jusqu’ici tout va bien, aurait pour objectif de lutter contre les
discriminations dans les entreprises…
Mais, il serait un peu rapide de vouloir transformer subitement les DRH en DHR (directeurs humains des ressources). Car pour lutter contre le fléau des discriminations, l’ANDRH propose tout simplement « d’élaborer un outil de mesure de la diversité », soit un véritable recensement des « bougnoules », « négros », « youpins », « chinetoques », « chtis » et pourquoi pas pendant qu’on y est, « pédés », « gouines », voire « anarchistes » et autres…
Statistiques : échecs et maths
Certes j’exagère quelque peu dans les termes, car bien évidemment, le projet n’est pas tout à fait présenté comme cela par nos Directrices et Directeurs des Ressources en chair Humaine. Mais, selon l’ANDRH et malgré les « garanties » qui pourraient être offertes par l’Etat sous l’égide duquel il serait placé, notamment en associant la Halde et la CNIL, ce projet ressemble fort à un fichage systématique de toutes les ressources humaines en fonction de critères de « diversité ».
Ce serpent de mer que sont les statistiques ethniques qui permettraient de lutter plus efficacement contre le racisme et les discriminations, ce monstre du Loch Ness, donc, ressort à toutes les sauces, y compris donc à la sauce DRH sur le mode entreprise. Il est vrai que dans le pays du « Ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration réunies », tout est devenu possible.
Car, aux States, for instance, les statistiques ethniques ne semblent pas vraiment avoir contribué à la lutte contre le racisme et les discriminations, positive ou non. On connaît pertinemment les chiffres comparés du chômage ou de la prison des brothers afro-américains, chicanos ou Wasps. On connaît également les injustices révélées par ces chiffres. Elles se renforcent d’année en année, prouvant qu’au-delà des mesures effectuées par les fichages divers, les mesures, politiques celles-là, ne suivent pas.
Autre exemple d’échec, les Pays-Bas qui utilisent ce genre d’ « outil » en classant les personnes par origine géographique voient les crispations communautaires se renforcer. Les récentes « affaires » sensibles sur le sujet ont prouvé que nos voisins bataves, pour cools qu’ils puissent être par ailleurs, peuvent faire preuve de repli communautaire.
Du recensement aux quotas... des quotas au génocide
Donc, posons-nous légitimement la question : à quoi servent-elles alors ? Je ne saurais y répondre, n’étant pas moi-même un ardent défenseur des statistiques ou quotas ethniques. Par contre je connais quelques expériences, comme par exemple dans le pays duquel mes propres enfants sont à 50% originaires, le Rwanda.
On y connaît bien le résultat des statistiques ethniques appliquées à l’identité nationale. On les a expérimentées grandeur nature et, aurait pu dire Bukowski, jusqu’à plus soif… Au début des seventies, Grégoire Kayibanda, président de l’époque, déclara le recensement de la population en fonction des critères « ethniques », ou supposés tels en l’occurrence, pour donner plus efficacement ses droits à chaque Rwandais selon la vulgate gouvernementale et selon la classification Hutu Tutsi Twa Naturalisé. On tripatouilla certainement les chiffres en passant et on ouvra la voie à la politique d’épuration menées dans l’administration, les écoles et… les entreprises.
De nombreux fonctionnaires, élèves, enseignants, salariés furent soudainement et brutalement éjectés pour les plus chanceux, tués pour quelques autres moins vernis. Il fallait respecter les chiffres et la représentation de l’identité rwandaise. Bref, Twas et surtout Tutsi en furent les seules victimes.
Cela renforça les tensions entres les groupes. La peur parmi le groupe majoritaire mena,, par une exploitation politique du racisme alors institutionnalisé, à la catastrophe génocidaire de 1994, le Génocide des Tutsi du Rwanda. Bref, les statistiques avaient là plus qu’ailleurs échoué.
Que faire ?
Là est la bonne question : que faire pour lutter contre le racisme et les discriminations dans le monde de l’entreprise ? Cesser de pressurer les employés en leur faisant croire que le collègue est forcément un rival. Déclarer une impunité zéro pour toute discrimination ou acte raciste dans le monde du travail ? En commençant par les DRH et la discrimination à l’embauche ?
Les actes racistes sont parfois le résultat d’une légitimation par la loi (désolé pour ce pléonasme contraint et forcé), leur multiplication l’est souvent. Les actes et déclarations de nos gouvernants peuvent être également à l’origine de dérapages des (présumés) citoyens.
Au lieu d’un « Ministère de l’Identité Nationale et de l’Immigration réunies », on aurait pu créer un « Ministère pour un Monde Meilleur », je vous l’accorde, avec modestie et humilité (hypocrite !). On voit tous les jours et dans tous les domaines de la société qu’on ne facilite pas la lutte contre le racisme et les discriminations et qu'on n'appaise pas les tensions en ouvrant des centres de rétention et en instaurant des tests ADN dans le traitement de l’immigration.
Le mot de la fin à Jacques Chirac qui n’aura pas réussi à faire oublier sa fameuse et fumeuse sortie sur le bruit et l’odeur que je vous livre in extenso :
« Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d'avoir des musulmans et des Noirs ... Comment voulez-vous que le travailleur français qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler... si vous ajoutez le bruit et l'odeur, hé bien le travailleur français sur le palier devient fou. Et ce n'est pas être raciste que de dire cela... »
2 Blancs à 15.000 F, , 1 père, 3 ou 4 épouses, 20-30 gosses, tous noirs ou maghrébins, 50.000 F de prestations… Mais !? On dirait des statistiques !
Pour aller plus loin
Statistiques ethniques : déjà au Sénat ?
Et dans Libé.

