yabon.jpgJe vous propose le texte de mon intervention lors du Festival pour la Terre organisé ce weekend à Repainville. Cette intervention a eu lieu dans le cadre d'un débat sur le thème "consommer autrement".

Déjà, en 1974, la campagne du premier candidat écologiste à une élection présidentielle faisait des relations Nord / Sud un enjeu majeur au cœur de la politique. Que ce soit en des termes économiques, environnementaux, sociaux, démographiques ou démocratiques, il était urgent de revoir l’interaction entre Nord et Sud sur d’autres bases que celles de l’époque.

Plus d’un quart de siècle après, non seulement rien n’a changé, mais on peut même dire que le fossé entre l’Occident et le Tiers-Monde s’est élargi dans tous les domaines, de façon proportionnelle au besoin effréné de consommation au Nord. Ainsi, par exemple, le coût croissant de l’énergie pénalise au Sud les pays les plus pauvres, et au Nord les citoyens les plus pauvres.

Cette intervention ne prétend pas balayer tous les problèmes vécus dans les pays du Sud posés par une hyperconsommation là où on peu se le permettre en étant exhaustive. C’est une modeste contribution visant à montrer que nos modes de consommation actuels ont, et ont eu, des répercussions très diverses sur les habitants des pays du Sud et sur leur environnement.

Four Hundred Years

Si on prend pour postulat de départ la définition communément que « L'écologie est la science qui étudie les milieux et les conditions d'existence des êtres vivants et les rapports qui s'établissent entre eux et leur environnement », alors on peut considérer que l’esclavage à grande échelle a eu des impacts qui ont transformé l’environnement autre qu’humain.

Les pays privés pendant 400 ans de leurs forces vives par la traite ont pu mesurer les nombreux effets de ce crime contre l’humanité sur leurs paysages. Les contacts commerciaux établis sur les côtes, les « comptoirs », ont crée un appel d’air économique qui a vu toujours plus de densité de population au dépens de l’intérieur des terres lieux de capture des esclaves potentiels. Sur 4 siècles, on imagine l’effet sur les pays notamment en bordure du Sahara, c'est-à-dire une déforestation progressive et proportionnelle aux saignées opérées dans les peuples par les marchands de « bois d’ébène ». Désertification assurée. Responsable direct : l’esclavage.

En Afrique « anglophone » et orientale, un schéma identique se produit, même si les conditions géographiques et climatiques atténuent la violence environnementale. Les côtes ont pompé le sang de l’intérieur des terres. La colonisation a fait le reste.

D’autre part, dans les nouvelles colonies, terres d’exportation de cette « cargaison », les paysages et les équilibres écologiques ont pu être bouleversés. Haïti n’a plus d’arbres aujourd’hui, pourquoi ? Si on n’y avait pas « importé » contre leur gré des esclaves, quel serait aujourd’hui le paysage haïtien.

Quant à la population caribéenne d’origine, elle n’a pas résisté à la colonisation européenne et des peuples, comme les Arawaks ou les Tainos ont disparu de la surface de la Terre. En quoi, cela serait-il moins grave qu’une espèce végétale ou animale ?

  • Conséquences
  • Ecologiques : Désertification, déforestation…
  • Solidaires : Génocides, mortalité, éducation…
  • Démocratiques : Esclavage, racisme…

La colonisation, y’a bon ! Non, y’a pas bon !

La période suivante, qui a pu d’ailleurs se superposer à la période de l’esclavage, a vu la pénétration des forces colonialistes vers l’intérieur des terres pour un objectif unique, tirer le maximum des ressources forestières, minières ou agricole des pays colonisés.

Si au début du 20ème siècle, la SDN a posé quelques règles en matière de devoirs des puissances coloniales (santé, éducation, infrastructures…), ces règles étaient bien timides et ne garantissaient aux « indigènes » que le strict minimum dans le meilleur des cas.

Ainsi, le cas du Congo Belge est éclairant à plus d’un titre. D’abord, attribué au Roi des Belges (Léopold 1er) en tant que propriété personnelle, le Congo qui s’est d’abord appelé « Etat Libre du Congo » a été mis en valeur pour le seul profit de Léopold. La SDN qui commencera à s’émouvoir demandera timidement des investissements modestes pour le bénéfice des populations. Pensant avoir su tirer du sol, du sous-sol et de la force de travail des Congolais le maximum, Léopold refourguera le bébé à la Belgique en 1908 tout en continuant à piller le pays par l’intermédiaire des sociétés minières notamment.

L’éducation se limitera au minimum pour les garçons comme pour les filles. La construction du chemin de fer se fera, non pour des voyageurs, mais pour les marchandises, bien sûr, destinées à la puissance coloniale.

Ce sera également le début de l’agriculture d’exportation, café, cacao, fruits, manioc… Les colonies apportant par exemple les bananes du Banania et le manioc du tapioca qui permit à la génération née pendant la seconde guerre mondiale à recevoir suffisamment de calories dans une Europe dévastée. On pourrait bien sûr rappeler la présence des anciens combattants originaires d’Afrique qui constituèrent la colonne vertébrale de la 2ème DB.

Puis, la paix revenue en Europe, les massacres de Sétif ou de Madagascar rappelèrent aux colonisés leur statut et leur impossible (à l’époque) accès à l’indépendance.

Ces cultures de rente et cette exploitation des ressources minières auront la vie dure… jusqu’à aujourd’hui. Malgré les tentatives de certains députés de droite de présenter la colonisation sous un aspect positif, l’Afrique Noire notamment était bien mal partie comme l’avait annoncé René Dumont à l’aube des années 60.

  • Conséquences
  • Ecologiques : surexploitation des terres, pillage du sous-sol…
  • Solidaires : colonialisme, utilisation des colonies comme réservoir
  • Démocratiques : citoyenneté de seconde zone, racisme institutionnel…

Le néo-colonialisme, à bas !

Les indépendances qui ont commencé à fleurir à la fin des années 50 donneront un véritable espoir aux peuples. Cet espoir sera rapidement déçu par la gestion indirecte exercée par les puissances coloniales. La France et l’Afrique formeront rapidement un couple, appelé Françafrique, qui sera pour les dirigeants hexagonaux et africains le moyen de prélever un gros pourcentage sur ce qui aurait dû revenir aux citoyens.

Les velléités d’indépendance économique et de rectification des termes de l’échange se verront sanctionnées par la France ou l’Angleterre, notamment sur le prix du café ou du cacao, côtés à la bourse de Londres. René Dumont a également dénoncé ce fait qui, à cause du besoin de devises, a renforcé l’agriculture d’exportation aux dépens de l’agriculture vivrière.

Les anciennes puissances coloniales favoriseront les guerres entre pays, les conflits ethniques, l’ethnisme en arrosant notamment l’Afrique d’armes, de munitions et de sous-munitions diverses et mortelles. Un pays en guerre est plus facile à piller qu’un pays en paix. De plus, les famines, parfois surmédiatisées (Biafra, Ethiopie, Niger…) ont des causes autant politiques que climatiques.

Il est difficile aujourd’hui d’admettre que les anciennes colonies ont eu une indépendance effective. La tutelle de l’ancienne métropole coloniale n’a pas totalement disparu et a souvent été épaulée ou remplacée par celle de la Banque Mondiale ou du FMI, forçant les pays du Sud à des privatisations massives ou le dégraissage de la fonction publique.

  • Conséquences
  • Ecologiques : monocultures et insuffisances alimentaire, destruction des forêts…
  • Solidaires : famines
  • Démocratiques : dictatures, conflits, guerres

Notre consommation se répercute ailleurs

La colonisation économique continue pour que nous puissions remplir nos réservoirs avec des carburants venant du pétrole congolais ou nigérian, pour que nous puissions manger des haricots verts frais du Kenya en plein hiver, ou que nous puissions offrir des rivières de diamants libériens.

Nos besoins sont bien souvent les causes des malheurs des citoyens des pays du Sud, notamment africain. Ainsi, il est reconnu aujourd’hui sur le continent que la richesse du sous-sol, loin d’apporter du confort aux peuples, apporte souvent le malheur, dictatures, pénuries alimentaires ou énergétiques.

Le contexte de crise mondiale de l’énergie ou de crise alimentaire pénalise beaucoup plus fortement les pays en voie de développement et leurs habitants. D’ailleurs les récentes émeutes de la faim on souvent commencé par des manifestations contre les hausses de prix de l’énergie (carburant, charbon de bois…). Pour chaque goutte de pétrole, combien de gouttes de sang ? Pour chaque meuble en bois « exotique » combien d’arbres coupés et d’espèces végétales et animales disparues ?

Le Sud et notamment l’Afrique ne réclament pas la charité, ni même la solidarité, mais tout simplement le droit, la justice permettant de trouver sa place dans le monde économique sans continuer à se faire piller en toute impunité par des dirigeants qui, ici et là-bas, développent surtout leurs comptes numérotés en Suisse.

Pensons à ce que nous consommons et comment nous consommons. Chaque citoyen peut agir en privilégiant la quantité à la qualité, en pensant aux achats éthiques et au commerce équitable.

Je terminerai avec une citation de « Le développement comme colonialisme » d’ Aimé Césaire :

" On me parle de progrès, de réalisations, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées. On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de route, de canaux, de chemin de fer. Moi je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan chemin de fer. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme. On m'en donne plein la vue de tonnage de coton ou de cacao exporté, d'hectares d'oliviers ou de vignes plantés. Moi je parle d'économies naturelles, d'économies harmonieuses et viables, d'économies à la mesure de l'homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. "