rubenummyobe.jpgIl y a tout juste 50 ans, soit pour les amateurs de précisions synonymiques un demi siècle, cinq décennies ou encore un vingtième de millénaire, notre chère République Française alors en proie aux demandes d’indépendance insistantes des indigènes de nos colonies et en pleine guerre d’Algérie, pardon, en pleine opération de pacification du département français d’Afrique du Nord, notre chère République, donc, n’hésita pas à commettre l’irréparable sur le sol camerounais.

En 1958, la France coloniale voulut créer une sorte de jurisprudence anti anticolonialiste. L’Union des Populations du Cameroun (UPC) et son leader Ruben Um Nyobè devinrent alors des cibles prioritaires pour l’administration coloniale du pays dit des Droits de l’Homme. Mais revenons quelque peu en arrière pour resituer l’événement dans le contexte camerounais de l’époque. En 1948, soit dix ans avant notre date à l’origine du cinquantenaire, l’UPC se forme à Douala. Rapidement, Ruben Um Nyobè, par son charisme, homme intègre, grand humaniste et pacifiste convaincu ne tarde pas à mettre la puissance coloniale sur la sellette. Son projet national pour le Cameroun, s’il réclame bien sûr l’indépendance, est un projet démocratique sans soupçon d’ethnisme ni de syndrome de Fachoda. Il veut unifier les populations du Cameroun sous une bannière commune sans distinction d’ethnie ou de « colonophonie », c'est-à-dire que francophones et anglophones peuvent trouver leur place dans ce projet.

Mais le succès rapide et grandissant des thèses de l’UPC inquiète la métropole. Les visites de Ruben Um Nyobè aux Nations Unies, les manifestations des supporters de l’UPC de 1955 ne plaisent pas, c’est le moins que l’on puisse dire, à l’administration coloniale. La répression va alors devenir féroce. La clandestinité devient nécessaire pour sauver sa peau. La guérilla devient le moyen de lutte face à des forces qui veulent la mort de l’UPC et de son leader. Le haut commissaire français du Cameroun qui deviendra ministre des armées deux ans plus tard puis premier ministre sous Georges Pompidou (le président, pas le musée d’art moderne) conduit une répression impitoyable. L’UPC est alors infiltrée. Ses militants sont arrêtés, torturés, déportés et assassinés. On expose leurs têtes coupées dans les rues. Les villages du sud et de l’ouest du pays particulièrement en pays Bassa et Bamiléké subissent les assauts d’une colonisation que l’on ne pressent pas comme positive : on détruit les villages, on utilise le napalm, on déplace des populations entières que l’on regroupe dans des camps pour couper tout soutien à la guérilla. La France des Lumières est en pleine guerre. Une guerre qui passera inaperçue, les « événements » d’Algérie, comme on dit pudiquement à l’époque, occupe le devant de la scène médiatique et le Cameroun est plus éloigné et moins connu des Français, alors on en profite.

Finalement, Ruben Um Nyobè est capturé, assassiné et enterré à la va-vite. Le Cameroun accède à l’indépendance en 1960 sous la tutelle de l’omniprésent Jacques Foccart. Un président ami est vite nommé, Ahmadou Ahidjo. La suite est une litanie de pouvoirs plus liberticides et corrompus les uns que les autres, jusqu’au trop long règne de Paul Biya qui deviendra président en 1982 et fêtera en novembre prochain ses 26 ans de pouvoir discontinu.

Quant à la France officielle, elle se fourvoiera en Algérie, avec le recours à la torture notamment, au Biafra, avec l’ethnisme érigé en projet de gouvernement ou encore au Rwanda où le soutien aux génocidaire fut le point culminant d’une politique « africaine » qui n’ose pas dire son nom : racisme institutionnel. Bref, une longue histoire.

Le mot de la fin au grand et essentiel Mongo Beti qui avait bien vu la tentation française de l’ethnisme : « L'ethnomanie, est ce recours extravagant, pour tout expliquer, à l'argument tribu (guerres tribales, oppositions tribales, émeutes tribales.), qui n'est pas seulement le fait de démagogues ou de dictateurs à court de pensée, mais trouve aussi des adeptes dans d'autres catégories, surtout chez les Français moyens très mal informés, comme si, en Afrique, toute réalité était d'abord tribale. »

Tribale à blanc ou tribale à noirs ?

Pour aller plus loin

- Ruben Um Nyobè vu par Cameroon Link
- Article de Libération sur le Cameroun de 1958