On se doute bien que François Fillon, le rebelle sarthois du gouvernement français et premier de ses ministres ne s’est pas rendu dans le pays le plus peuplé du Commonwealth pour 1) réviser son anglais voire son pidgin 2) assister à un concert de Femi Kuti à l’Africa Shrine 3) goûter aux spécialités locales comme l’akara, l’ojojo ou encore l’ikokore 4) soutenir l’équipe de foot nationale des Super Eagles en vue de la prochaine coupe du monde 5) demander pardon pour le rôle trouble que la France a joué dans la tragédie du Biafra.

Non, si le Premier Ministre de la France s’est rendu au pays de Keziah Jones, de Wole Soyinka et de Jay Jay Okocha c’est pour aller jeter un œil sur le conflit pétrolier qui se joue dans le Delta du Niger. Sur le conflit ? Non, en fait, pas exactement, mais plutôt pour assurer cette compagnie éthique qu’est Total du soutien de la machine gouvernementale hexagonale et aussi, of course, pour montrer au gouvernement nigérian que la France le soutient dans sa lutte du pot de fer contre le pot de terre du MEND, le Mouvement pour l’Emancipation du Delta du Niger.

De la bouche même du dirigeant de Total Christophe de Margerie et avec une syntaxe approximative, le Delta du Niger « est certainement l’une des régions du monde qui est l’un des plus beaux fleurons à long terme ». On ne suspectera donc pas le dirigeant de parler ici de la lutte du peuple Ogoni pour une redistribution plus juste (et même pour une redistribution tout court) des bénéfices de l’exploitation du pétrole et des hommes voire des femmes. On ne suspectera pas non plus Monsieur Fillon de vouloir mettre en accusation les multinationales de l’or noir quant à leur soutien aux dictatures fédérales nigérianes successives. Car l’éternel premier communiant a déclaré lors de sa courte visite aux installations pétrolières flambant neuves (si je puis dire, le MEND n’ayant pas encore mis le feu à cette plate-forme) donc situées à Akpo, reviens-je à mes moutons, à propos du groupe Total : « Je suis fier des entreprises françaises qui réussissent. Ce n’est pas mon genre de dénigrer les fleurons de notre industrie. ». Précisons que ce site fournit à Total 15% de « sa » production de pétrole africain.

On ajoutera que si le Premier Ministre visite ce haut lieu de l’exploitation pétrolière en pleine zone et actualités de guerre civile c’est également pour montrer aux protagonistes du conflit pétrolier (gouvernement d’Abuja et MEND) que la France et son gouvernement en possèdent une belle paire bien attachée au bas-ventre. A l’ouest le MEND, à l’est les pirates somaliens, leurs prises d’otages occidentaux et leur savoir faire en matière d’abordage. Ce qui est dommage dans le voyage de Monsieur FF, c’est qu’il aurait tout de même pu en profiter pour élargir sa culture musicale dans un pays qui compte un sacré paquet de bons artistes, sa culture cinématographique aux productions de Nollywood (deuxième producteur de films au monde après l’Inde) ou encore se confronter à la richesse historique nigériane, lui qui a déclaré lors de ce voyage : « La France aime l’Afrique. Cette relation affectueuse, nous la considérons comme un trésor ». Et même, peut-être, comme un trésor… noir.

Pour le punir d’avoir négligé la culture nigériane, nous laisserons donc le mot de la fin au regretté Ken Saro-Wiwa, pendu un triste jour de 1995 à Port Harcourt avec huit de ses camarade sur demande de Shell qui va d’ailleurs bientôt être poursuivie de crime contre l’humanité par un tribunal de New York : "L’exploration pétrolière a transformé le pays ogoni en immense terrain vague. Les terres, les rivières et les ruisseaux sont en permanence entièrement pollués ; l’atmosphère est empoisonnée, chargée de vapeurs d’hydrocarbures, de méthane, d’oxydes de carbone et de suies rejetés par les torchères qui, depuis trente-trois ans, brûlent des gaz vingt-quatre heures sur vingt-quatre tout près des zones d’habitation. Le territoire ogoni a été dévasté par des pluies acides et des épanchements ou des jaillissements d’hydrocarbures. Le réseau d’oléoducs à haute pression qui quadrille les terres cultivées et les villages ogoni constitue une dangereuse menace."

Comme Total et Francois Fillon ?