Pauvre, pauvre Haïti !
Par Jean-Luc Chavanieux le mercredi 20 janvier 2010, 13:18 - Niouzes - Lien permanent
Le séisme qui a frappé
durement ce pays –destructions massives et centaines de milliers de morts- a
été suivi d’une deuxième secousse, médiatique et humanitaire cette
fois…
Si la gravité du tremblement de terre qui a dévasté cette partie de l’ancienne Hispaniola n’est pas à remettre en cause, il n’en n’est pas de même du traitement médiatique par les professionnels du secteur, marchands d’émotions à bon marché dont les politiques, surtout lorsqu’ils sont au pouvoir sont partie prenante.
Une longue histoire et une amnésie collective
La République d’Haïti actuelle est le produit d’une longue histoire. Une histoire liée à des puissances tutélaires bien amnésiques. A commencer par la France… Si l’ancienne Saint-Domingue a pu faire la fortune de villes portuaires françaises avec le commerce triangulaire qui s’en est ensuivi, la France qui avait récupéré cette partie ouest de l’île qui n’intéressait pas (plus) les Espagnols à cause de la non-richesse de son sous-sol, notre pays n’a finalement jamais digéré l’indépendance et la proclamation de la « première République noire ». Après la lutte victorieuse menée par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, la nouvelle Haïti indépendante en 1804, qui récupérait alors son nom original fut pressurée par l’ancienne métropole.
Haïti dut payer alors des « indemnités » en or pour le dédommagement des anciens propriétaires d’esclaves jusqu’en… 1883. Ce qui ne contribua certainement pas à permettre à la jeune nation un envol serein. Après une mise en coupe réglée du pays par une occupation par les forces états-uniennes de 1915 à 1934, officiellement pour faire cesser l’instabilité politique, les USA se retirèrent. L’instabilité reprit… jusqu’à la mise en coupe réglée du pays par les fumeux Papa Doc et Bébé Doc, les Duvalier père et fils, et leurs sinistres tontons macoute.
La dictature familiale ne gênait apparemment que les Haïtiens qui en soufraient au quotidien. Lorsque Bébé Doc fut chassé du pouvoir en 1986 par une insurrection populaire, il put venir couler une retraite paisible sur la Côte d’Azur…
Depuis, la démocratie a progressé (avec des hauts et des bas), mais l’état du pays (avant le séisme), un des plus pauvres du Monde comme il est de bon ton de le souligner dans les médias, restait plus que précaire.
Une catastrophe humanitaire… de longue haleine
En effet, chacun sait qu’en cas de catastrophe naturelle, les effets sont démultipliés par les conditions politiques, économiques, sanitaires, etc. Un pays à genoux devient un pays à terre.
Haïti aurait certainement pu mieux résister aux effets du séisme si le pays avait pu, dès sa naissance, se développer sans les interférences françaises et états-uniennes. N’oublions pas non plus que cette partie du monde a vu d’abord le génocide des Arawaks, Taïnos et Caraïbe avant d’être peuplée de force par la traite négrière qui fit des dégâts humains considérables.
Ces deux premières catastrophes (certes pas naturelles) ne semblent pas transparaître (c’est le moins qu’on puisse dire) dans les reportages actuels. Certes, c’est « ancien », mais c’est une donnée expliquant l’état du pays. Ajoutons les dictatures successives plus ou moins appuyées par les Occidentaux, les manœuvres d’ingérence US (souvenons-nous de ce qui est arrivé à Aristide en 1991…), voilà les ingrédients du choc causé par la découverte d’une triste réalité à cause du récent séisme.
Là les caméras affluent, les humanitaires et les militaires US également. Il n’est pas un ministre, de France ou d’ailleurs qui n’écrase sa petite larme en direct. Des « séquences émotion » comme le sketch offert par Mme Morano à propos du « rapatriement » (sic) de 23 orphelins ou la surenchère à propos des "dons" masquent les vrais problèmes vécus par Haïti ou par d’autres pays du Sud.
C’est d’une justice sociale, économique et écologique planétaire dont Haïti et les autres ont besoin pour se construire ou se reconstruire, pour résister en cas de catastrophe et pour envisager un vrai développement basé sur la santé, l’éducation, la démocratie et la justice. Ce n’est pas de charité dont Haïti a besoin.
Charity Bizness
Tant que les caméras sont présentes, tant que les chaînes de télévision font exister l’info à travers les images en provenance d’Haïti, l’émotion fait affluer le pognon ou l’aide. Mais après ? Quelles bonnes résolutions le monde a-t-il à proposer à ce pays victime de multiples destructions, naturelles ou non ?
Quels projets de reconstruction à moyen ou long terme vont-isl subsister après le départ des dernières caméras ? Pourquoi les Marines sont-ils à pied d’œuvre ? Pour assurer le marché de la reconstruction à Haliburton ? Il est vrai que charité bien ordonnée…
Le mot de la fin au député français de Saint-Domingue Louis-Pierre Dufay qui, pour insister auprès de la Convention qui avait déclaré la première abolition en 1793 sans la faire appliquer, remettait la pression sur ses collègues en ce 4 février 1794 pour rendre l'abolition effective : « Législateurs, on calomnie les Noirs, on envenime toutes leurs actions, parce qu’on ne peut plus les opprimer ».
En 1794 ? Un visionnaire…


Commentaires
Bonjour, Jean-Luc
Peu à redire sur votre résumé historique et la nécessité de bien avoir en tête ces perspectives. Mais là, nous sommes aussi dans une situation d'urgence. Beaucoup de gens, depuis la semaine dernière, n'ont pas regardé la télé (je vous assure que c'est possible) et ont juste retroussé les manches pour faire ce qu'ils peuvent. Si une vente aux enchères d'oeuvres artistiques s'organise à Rouen, si un recueil de texte se prépare à Nouméa ou ailleurs, ce n'est pas du "Charity business", ce n'est pas pour le "temps des caméras", c'est juste que ceux qui connaissent bien, ou rien qu'un peu, Haïti, ceux qui échangent des messages avec les gens sur place, savent qu'il n'est pas "que" temps de tergiverser... Voilà, ne simplifions pas comme quelques chaines télé le font, ne mettons pas tous les "bénévoles" dans le même sac.
FD
Bonjour Fred et merci pour votre contribution.
Bien sûr, qu'il faut se retrousser les manches, qu'il faut exprimer sa solidarité avec les Haïtiens, que les initiatives locales ont souvent plus de sens parce qu'elles sont porteuses de liens futurs...
Mon propos, comme souvent sur ce blog, était à la fois un coup de gueule contre les "grands" médias qui se souviennent que certains pays existent seulement lors de catastrophes, de préférence naturelles, et de proposer une information sur ce qui n'apparaît pas justement dans ces médias.
Quant aux bénévoles,ils n'étaient pas dans la ligne de mire. Bon courage à eux et à vous.
Bon courage
Salut Jean-Luc,
les médias, grands et petits, ne s'intéressent aux petits pays que lorsqu'un événement de taille survient.
Passé l'urgence et l'émotion légitime, que restera-t-il lorsqu'on ne verra plus les enfants, les mamans, les papas tous en même temps dans la souffrance ? Quand l'identification à la douleur sera passée du fait d'une info qui pousse l'autre ?
J'ai entendu un chiffre de 8 milliards de $ qui permettrait de reconstruire le pays avec l'accès et le traitement des eaux, les habitations construites aux normes anti-sismiques, et en prime, l'électricité photo-voltaïque et même la fibre pour la communication.
Mais dès que la douleur sera moins visible, le thunes, ils ne les auront pas.
Ils reconstruiront leurs bidonvilles, les risques seront les mêmes, les conséquences du prochain cataclysme toujours dramatiques, et cela restera quand même un paradis touristique.
J'ai vu une image d'un paquebot géant qui venait larguer l'ancre à 100 km de Port-Au-Prince, pour offrir un lagon de rêve aux touristes, pendant que plus loin les avions tournaient sans trouver le moyen d'atterrir.
Les médias sont une chose. La politique des pays riches en est une autre. Lorsque le feu des caméras aura cessé, que sera devenu le plan de reconstruction et de re-développement du pays ? Un plan.
Bravo aux ONG et à tous ceux qui se décarcassent sur le terrain (militaires inclus - si cela pouvait être ça leur métier).
Merci Jean-Luc.