Une longue histoire et une amnésie collective

La République d’Haïti actuelle est le produit d’une longue histoire. Une histoire liée à des puissances tutélaires bien amnésiques. A commencer par la France… Si l’ancienne Saint-Domingue a pu faire la fortune de villes portuaires françaises avec le commerce triangulaire qui s’en est ensuivi, la France qui avait récupéré cette partie ouest de l’île qui n’intéressait pas (plus) les Espagnols à cause de la non-richesse de son sous-sol, notre pays n’a finalement jamais digéré l’indépendance et la proclamation de la « première République noire ». Après la lutte victorieuse menée par Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines, la nouvelle Haïti indépendante en 1804, qui récupérait alors son nom original fut pressurée par l’ancienne métropole.

Haïti dut payer alors des « indemnités » en or pour le dédommagement des anciens propriétaires d’esclaves jusqu’en… 1883. Ce qui ne contribua certainement pas à permettre à la jeune nation un envol serein. Après une mise en coupe réglée du pays par une occupation par les forces états-uniennes de 1915 à 1934, officiellement pour faire cesser l’instabilité politique, les USA se retirèrent. L’instabilité reprit… jusqu’à la mise en coupe réglée du pays par les fumeux Papa Doc et Bébé Doc, les Duvalier père et fils, et leurs sinistres tontons macoute.

La dictature familiale ne gênait apparemment que les Haïtiens qui en soufraient au quotidien. Lorsque Bébé Doc fut chassé du pouvoir en 1986 par une insurrection populaire, il put venir couler une retraite paisible sur la Côte d’Azur…

Depuis, la démocratie a progressé (avec des hauts et des bas), mais l’état du pays (avant le séisme), un des plus pauvres du Monde comme il est de bon ton de le souligner dans les médias, restait plus que précaire.

Une catastrophe humanitaire… de longue haleine

En effet, chacun sait qu’en cas de catastrophe naturelle, les effets sont démultipliés par les conditions politiques, économiques, sanitaires, etc. Un pays à genoux devient un pays à terre.

Haïti aurait certainement pu mieux résister aux effets du séisme si le pays avait pu, dès sa naissance, se développer sans les interférences françaises et états-uniennes. N’oublions pas non plus que cette partie du monde a vu d’abord le génocide des Arawaks, Taïnos et Caraïbe avant d’être peuplée de force par la traite négrière qui fit des dégâts humains considérables.

Ces deux premières catastrophes (certes pas naturelles) ne semblent pas transparaître (c’est le moins qu’on puisse dire) dans les reportages actuels. Certes, c’est « ancien », mais c’est une donnée expliquant l’état du pays. Ajoutons les dictatures successives plus ou moins appuyées par les Occidentaux, les manœuvres d’ingérence US (souvenons-nous de ce qui est arrivé à Aristide en 1991…), voilà les ingrédients du choc causé par la découverte d’une triste réalité à cause du récent séisme.

Là les caméras affluent, les humanitaires et les militaires US également. Il n’est pas un ministre, de France ou d’ailleurs qui n’écrase sa petite larme en direct. Des « séquences émotion » comme le sketch offert par Mme Morano à propos du « rapatriement » (sic) de 23 orphelins ou la surenchère à propos des "dons" masquent les vrais problèmes vécus par Haïti ou par d’autres pays du Sud.

C’est d’une justice sociale, économique et écologique planétaire dont Haïti et les autres ont besoin pour se construire ou se reconstruire, pour résister en cas de catastrophe et pour envisager un vrai développement basé sur la santé, l’éducation, la démocratie et la justice. Ce n’est pas de charité dont Haïti a besoin.

Charity Bizness

Tant que les caméras sont présentes, tant que les chaînes de télévision font exister l’info à travers les images en provenance d’Haïti, l’émotion fait affluer le pognon ou l’aide. Mais après ? Quelles bonnes résolutions le monde a-t-il à proposer à ce pays victime de multiples destructions, naturelles ou non ?

Quels projets de reconstruction à moyen ou long terme vont-isl subsister après le départ des dernières caméras ? Pourquoi les Marines sont-ils à pied d’œuvre ? Pour assurer le marché de la reconstruction à Haliburton ? Il est vrai que charité bien ordonnée…

Le mot de la fin au député français de Saint-Domingue Louis-Pierre Dufay qui, pour insister auprès de la Convention qui avait déclaré la première abolition en 1793 sans la faire appliquer, remettait la pression sur ses collègues en ce 4 février 1794 pour rendre l'abolition effective : « Législateurs, on calomnie les Noirs, on envenime toutes leurs actions, parce qu’on ne peut plus les opprimer ».

En 1794 ? Un visionnaire…