Le Rwanda va alors pendant ces années devoir faire face à une double crise politique, interne et « externe ». Les mouvements des droits de l’homme, la presse indépendante, les partis d’opposition intérieurs vont bousculer le schéma politique et vont, avec la pression militaire exercée par le FPR, forcer le gouvernement issu du MRND à aller à la table des négociations d’Arusha. L’opposition accédera au gouvernement et poussera dans ce sens.

Pendant ces négociations, la France essaiera de présenter son action comme soutenant la paix et les accords entre MRND, FPR et opposition intérieure. Si tout le monde a encore en tête le double discours du président Habyarimana concernant les accords d’Arusha, historiques en français devenus chiffons de papier en kinyarwanda, nous pouvons légitimement penser que la position de la France, du moins de certains parmi son élite politique, était aussi ambivalente. Les accords d’Arusha seront finalement signés le 4 août 1993, la France s’étant félicité d’avoir poussé à la signature le président Habyarimana.

Ainsi, un fait est pratiquement passé inaperçu à l’époque, en France. Alors que les négociations d’Arusha avançaient même si elles traînaient en longueur, François Mitterrand va envoyer un de ses ministres, Marcel Debarge (PS) se mêler des affaires intérieures rwandaises. C’est ce ministre de la coopération française qui soufflera l’idée d’un « front commun » contre le FPR, front qui donnera naissance aux tendances « power » des partis politiques de l’opposition intérieure. C’était le 28 février 1993.

Un mois plus tard, en France, le verdict des urnes donnera la majorité à l’union RPR UDF. La 5ème République va vers une seconde cohabitation. Le premier ministre Edouard Balladur dirigera la politique gouvernementale alors que la politique étrangère, notamment par rapport à l’Afrique, reste sous l’autorité du Président Mitterrand.

Faut-il voir un lien entre le début du génocide et le retour d’une cohabitation droite/Mitterrand ? Je n’irai pas jusque là, mais il semble bien qu’en effet, le partage du pouvoir en France ne va pas permettre dans les deux ou trois partis de pouvoir à l’époque d’envisager ce qui s’est passé au Rwanda sous le meilleur des angles.

La solidarité du PS vis-à-vis de Mitterrand, celles des partis de droite vis-à-vis du gouvernement vont enfumer le peuple français qui n’entendra qu’un seul discours officiel.

Le 6 avril, l’avion présidentiel est abattu. Les ministres issus de l’opposition et d’autres autorités de l’Etat rwandais vont être les premières victimes, parmi lesquelles Agathe Uwilingymana. Il n’y a plus de gouvernement. Dans les jours qui suivent et le chaos qui a cours à Kigali, la France va généreusement permettre la constitution du gouvernement intérimaire qui pilotera le génocide des Tutsi et le massacre des Hutu démocrates ou encore de nombreux Batwa, dans les locaux même de l’Ambassade de France à Kigali.

Durant les 100 jours qui ont suivi le déclenchement du génocide, le soutien de l’appareil politique et militaire français ne se démentira pas. Soutien financier (prêts de banques françaises pour des achats d’armes malgré un embargo décidé par l’ONU), diplomatique (coincidence ? le génocide est déclenché alors que le Rwanda vient d’être admis au conseil de sécurité. La France et le Rwanda vont donc travailler de concert dans l’institution internationale), militaire (opération Amarillys avec acheminement d’armes et de matériels).

A la fin du mois de juin, la France fait le forcing auprès de l’ONU pour son opération Turquoise. Bilan, quelques Tutsi sauvés, un gouvernement intérimaire dont la fuite est protégée, des dignitaires de l’appareil génocidaire qui fuient l’avancée du FPR exfiltrés, la RTLM en fuite avec émetteur, accueil triomphal des troupes française par les Interahamwe, événements de Bisesero, et… embarras entre le président et le premier ministre français quant à la pertinence de prolonger Turquoise. C’est le FPR qui tranchera cette question en capturant des militaires français hors zone Turquoise (ZHS) et en menaçant de les présenter à la presse internationale si le mandat de l’ONU est prolongé. La France quittera le Rwanda à la date prévue.

Depuis juillet 1994, la France a agi par rapport au Rwanda en suivant deux axes : soutien de ses alliés, notamment en fuite et se protéger elle-même face aux accusations quand à son rôle ambigu, voire plus. Le meilleur exemple viendra après la série d’articles de Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro accusant sur plusieurs points la France. Nous sommes en 1998. La portée des articles publiés met gravement en cause les choix français mais aussi certains actes commis par ses militaires. Il faut étouffer le scandale. L’assemblée nationale va diligenter une mission d’information (qui n’est pas une mission d’enquête) et va auditionner de nombreux témoins, acteurs, chercheurs. Hélas, les conclusions du rapport issu de la mission contrediront les quelques centaines de pages et concluront sous la plume de Paul Quilès qu’ « Au moment où le génocide se produit, la France n'est nullement impliquée dans ce déchaînement de violences. » ou encore : « Nous n'avons pas su tenir compte des spécificités d'un pays que nous connaissions mal. Nous sommes intervenus dans un pays que nous croyions connaître, mais qui en réalité nous était beaucoup plus étranger que nous le soupçonnions. ». Cette opération de blanchiment politique verra un des vice-présidents de cette mission, le député PCF Jean-Claude Lefort, refuser de signer le rapport.

Depuis, les relations entre les deux pays ont vécu des soubresauts. La rupture des relations diplomatiques suite au sketch de l’enquête du Juge Bruguière a été suivie par le rétablissement des relations diplomatiques suite au travail notamment de Bernard Kouchner.

Faut-il parler d’année zéro et d’un nouveau départ. Rappelons que M. Sarkozy, lors de sa visite à Kigali il y a deux mois a déclaré que le génocide était « une défaite pour l'humanité tout entière » et que « ce qui s'est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l'ont empêché de prévenir et d'arrêter ce crime épouvantable ». On est malheureusement loin du pardon demandé par les Etats-Unis, la Belgique, le Royaume Uni, l’OUA, l’ONU ou dernièrement par le Canada dont la gouverneure générale, Michelle Jean a déclaré « Le Canada reconnaît et accepte sa responsabilité, comme membre de la communauté internationale, pour ne pas avoir réagi assez vite à la situation. Je crois que nous aurions pu faire une différence, je crois que nous aurions pu limiter l'ampleur de l'horreur ».

Car la France a joué un rôle plus important que ces pays fondus dans la « communauté internationale » entre 1990 et 1994 et même au-delà dans l’histoire du Rwanda.

Perspectives franco rwandaises

La France et le Rwanda vont-ils repartir sur de nouvelles bases ? Le président Sarkozy n’a-t-il pas déclaré à Kigali « à partir de toutes ces erreurs, de tous ces drames, nous allons essayer de construire une relation bilatérale où on va explorer une nouvelle façon de s'entraider et de se comprendre mutuellement ».

Ces nouvelles bases diplomatiques et politiques, si on veut qu’elles soient réelles et porteuses d’avenir ne doivent pas oublier le volet judiciaire. Ainsi, la Justice française doit enfin se saisir des dossiers pour lesquels des plaintes ont été déposées pour d’une part, les déclarer ou non recevables, d’autre part, le cas échéant, instruire les procès des présumés génocidaires.

Ce n’est pas la seule condition. En effet, la réconciliation entre les deux pays, les deux peuples doit passer par l’étude du passé. La France a mis 50 ans pour reconnaître par la voix de Jacques Chirac ses fautes pendant la Shoah, notamment lors de la rafle du Vel d’hiv.

La grandeur d’une démocratie est de savoir se pencher sur son passé et de reconnaître ses responsabilités aux yeux du monde et face à elle-même. Si de nombreux crimes ou fautes ont été commises lors du passé colonial ou post colonial qui méritent également leur reconnaissance, notamment envers les victimes, il n’est pas inutile de rappeler que le crime de génocide, appelé crime des crimes est imprescriptible, dans le temps et dans l’espace. Le pays inventeur des Droits de l’homme a le devoir de participer activement, et peut-être plus encore que d’autres, à la réconciliation des Rwandais en faisant son devoir de Justice, un devoir réclamé par les rescapés et dû aux victimes.

Les pistes sont multiples pour que ces dysfonctionnement graves ne se reproduisent plus, Survie demande ainsi au pouvoir exécutif et aux parlementaires français :

  • la levée du secret défense concernant tous les éléments liés à l’action de la France au Rwanda et vis-à-vis des génocidaires, plus généralement,
  • l’ouverture au public de l’ensemble des archives,
  • la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire.

Sur le plan de la Justice, il faut :

  • permettre aux instances judiciaires de faire avancer le plus rapidement possible le dossier des présumés génocidaires,
  • faire en sorte que ce soit l’Etat français qui s’investisse enfin dans la recherche de présumés génocidaires, alors que pour le moment tout ce travail n’est réalisé que par des associations,
  • de répondre aux sollicitations de l’ONU pour l’identification des soutiens aux Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) et d’empêcher que cette organisation puisse communiquer ou œuvrer depuis la France

Survie demande enfin que le pouvoir politique français tire les leçons de ce qui s'est passé et réalise les changements qui s'imposent dans le fonctionnement de nos institutions. Le rapport des députés (qui date de 1998) et leurs principales recommandations ne sont toujours pas mises en application, notamment la plus importante : l’instauration d’un véritable contrôle parlementaire sur la politique étrangère de la France, tout particulièrement sur le plan militaire.

Parent d’enfants franco-rwandais, la recherche de la vérité quand à l’implication de mon pays dans la plus grande catastrophe humaine de la fin du XXème siècle est pour moi un devoir lié au devoir de mémoire. Quant à l’instauration de relations basées sur un principe d’égalité entre la France et le Rwanda, c’est également une ligne de conduite que je suis depuis 1990, pour que mes enfants puissent vivre le mieux possible avec leur double origine.