Et au tribunal, il se Pasqua ?
Par Jean-Luc Chavanieux le mercredi 5 mai 2010, 11:28 - Chroniques Primonde - Lien permanent
Les grands serviteurs de l’Etat ne sont
pas exempts des fourches caudines de la Justice. Un ancien ministre de
l’intérieur vient d’ailleurs d’être exposé sous les flash lights, comme dirait
Gilbert Montagné. Retour sur une carrière exemplaire…
Pourtant notre Fernandel gonflé aux stéroïdes avait déjà tout petit une âme de poète. Ce fils de policier, engagé à quinze ans dans la Résistance, ce petit fils de berger (lui qui a travaillé pour Ricard !) prend le pseudonyme de « Prairie ». C’est donc un tempérament bucolique qui s’installera dans la politique française, une carrière d’un demi-siècle avec des hauts, des bas et peu de débats, d’ailleurs souvent tranchés dans le vif.
Le petit Charles possède un certain nombre de talents. Ainsi, avant la politique, il se fera embaucher par Paul Ricard, dealer en gros de boissons anisées. C’est à la force du poignet qu’il grimpera les échelons un à un pour finir par devenir le numéro deux du groupe éthylique. Joli succès. En 1959, il contribue avec l’inévitable Jacques Foccart à mettre la France à SAC. C’est la création du Service d’Action Civique, une officine presque aussi secrète que l’Organisation Armée du même nom qui combattra cette OAS pour asseoir le pouvoir du Général de Gaulle dans le contexte de la guerre d’indépendance, pardon, de la pacification en Algérie. Le SAC est un vrai fourre-tout où on trouve du flic et du voyou au côté du politique. La filière corse du grand banditisme donne un coup de main au Général. Dans le même temps, le divorce avec Paul Ricard est consommé. Sans glaçon. Il quitte le groupe et fonde avec d’autres anciens employés la société Euralim qui reste connue pour avoir été l’importateur exclusif de l’apéro Américano Gancia à Levallois-Perret, la ville du si éthique et si dynamique couple Balkany. Mais bref, à partir de cette époque, pour Monsieur Charles, la politique, sa nouvelle maîtresse décolle.
Outre le SAC, Charles collectionnera d’autres sigles : RPF, UDR, RPR, UMP, DLF puis RPF à nouveau. Tout au long de sa carrière, c’est en émule d’un autre îlien, le béké guadeloupéen Jacques Foccart qu’il choisira la politique des coups tordus, des doubles bandes et des actions discrètes, la fidélité en moins. En 1974, il aidera Giscard à battre Chaban pourtant dans le même parti que lui. Re-belotte avec l’épisode Balladur contre Chirac en 1995. Plusieurs fois ministre dans un domaine dont on dit qu’il connaît les dossiers de l’intérieur, il sera à l’origine en 1995 de la réforme du code de la nationalité (nos amis les sans-papiers lui doivent beaucoup dans leur découverte de l’hospitalité française), introduira les visas pour les Comoriens qui se rendent à Mayotte (et non à paillote, en Corse). Mais c’est à travers des affaires plus médiatisées mais non moins objets de controverse qu’il s’illustrera véritablement : la mort de l’étudiant Malik Oussekine, l’arrestation de Carlos suite à un deal avec le régime soudanais en 1994 ou encore la libération des « otages du Liban » en 1988. Enfin, il mariera Sarkozy à Neuilly et lui mettra le pied à l’étrier politique.
Habitué des cercles ou même du milieu politiques, Charles fréquentera plus assidûment les prétoires à la fin de sa carrière et collectionnera à la fois les mises en examen et les non lieux. On pourrait citer un certain nombre d’affaires comme les affaires Elf, l’Angolagate, le casino d’Annemasse, Pétrole contre nourriture, Alsthom, la fondation Hamon et la dernière en date, l’affaire de la Sofremi pour laquelle il vient d’être, très légèrement, condamné car reconnu coupable de recel et de complicité d'abus de bien social.
C’est donc avec une relative clémence que notre corsaire de la Cinquième République sera traité par la Justice. Celui qui annonçait dans les années 80 qu’il allait « terroriser les terroristes » a fini par terroriser les juges et ses pairs (douze parlementaires parmi ses quinze juges) et afficher une belle satisfaction après un jugement qui restera dans les annales.
Le double mot de la fin à Monsieur Charles pour qui l’ambiguïté et le nuage de fumée sont un style de vie : « Nous avons commis la plus belle escroquerie du siècle: nous avons fait croire aux Français que nous étions de droite ». Et enfin, retour au poète Prairie pour terminer ce billet : « Le sage ne tire pas la queue du tigre, même lorsqu'il dort ! »
Mais qui est donc ce tigre dont parle Charles?

