CM 2010 : Une Coupe du Monde de la Consommation
Par Jean-Luc Chavanieux le mercredi 9 juin 2010, 15:07 - Chroniques Primonde - Lien permanent
Dans deux jours, le plus grand événement
footballistique planétaire s’ouvrira à Johannesburg. Après la coupe du monde de
Rugby de 1995 qui marqua la sortie de l’apartheid, les regards vont se porter
sur la « Nation arc-en-ciel ». L’empreinte de Mandela, politique, morale
et éthique rejaillira-t-elle sur une compétition de plus en plus marquée par
des impératifs extra-sportifs ?. Un billet non sponsorisé...
C’est un fait, la coupe du monde de la Fifa est une affaire bien plus grande que le monde du ballon rond. Impossible d’échapper aux sollicitations publicitaires qui nous font miroiter le bonheur en consommant des produits estampillés ou non du logo officiel de la compétition. Pour les amateurs de la chose footballistique c’est le moment de vivre en parfaite harmonie avec leur passion. Le fanatique pourra se rendre habillé en Adidas dans sa Hyundai ou sa Kia équipée de pneus Continental et huilée par Castrol chez Macdo pour un bon repas bien sain arrosé de Coca. Retour à la maison pour se taper les matches devant un téléviseur Sony en se désaltérant avec une Budweiser bien fraîche et en rêvant à un aller retour en Afrique du Sud sur Emirates airlines, le tout débité sur sa carte de crédit Visa. Bref, le bonheur, simple comme un code de carte de crédit…
Pourtant, au-delà des panneaux des généreux sponsors qui borderont les terrains, la Fifa n’est pas la seule à promouvoir le bonheur par la consommation. Prenons par exemple (s’il en reste) un supporter de l’équipe de France. Il pourra ajouter aux sponsors de l’événement un choix plus national : il regardera bien sûr les matches sur Canal Plus en buvant également du Coca mais pour arroser ses rochers ou barres chocolatées Ferrero ramenées de chez Carrefour dans sa Toyota achetée avec un crédit du… Crédit agricole. Il téléphonera à ses amis (s’il en a) sur sa ligne SFR pour commenter les commentaires des commentateurs de RTL. Bien sûr il existe une déclinaison propre à chacune des 32 équipes qualifiées. Pour les connaître, il suffit de scruter scrupuleusement les panneaux tapissant les murs du fond des salles où se déroulent les conférences de presse. Impossible par exemple d’échapper aux sponsors des Bleus lorsque Domenech affronte la presse où lorsque la presse affronte Raymond. Cette espèce de papier peint alvéolaire des années 70 devrait peut-être même bientôt tapisser les salons des fans.
Mais la Coupe du Monde ce n’est pas que du commerce. C’est la communion solennelle des amateurs de toof, pardon de foot, derrière les stars, véritables colosses aux pieds d’argile voire aux genoux en carton, aux ligaments en coton, mais au comptes en banque en béton. Ainsi nous ferons tous des progrès en médecine. Si les Bleus ont remis au goût du jour la célèbre « turista » par l’intermédiaire des intestins de Lassana (non, non et non, n’insistez pas, je n’ajouterai que Diarra), on se penchera également sur le cubitus de Drogba, le melon d’Eto’o, l’alcoolémie de Govou ou encore le priapisme de Ribéry. Bref, verra-t-on bientôt de nouveaux sponsors : respectivement Immodium pour Diarra, Plâtre de Paris pour Drogba, Climatiseurs pour Eto’o, Tourtel ou Mister Cocktail (sans alcool la fête est plus folle) pour Sidney ou encore le Bromure pour Franckie (Ribéry, pas Vincent).
De plus, gageons que bien planqués derrières les marques et prêts à sortir du bois, les politiques sauront nous donner leur avis sur la coupe et son déroulement. Le sport est une affaire nationale qui permet de montrer sa trombine au vingt heures. D’ailleurs certains ont déjà commencé. Rama Yade trouve l’équipe de France moins glamour mais plus bling-bling que le Président (c’est dire), Marine Le Pen pense que les joueurs sont des traîtres, des agents doubles à la solde de leur pays d’origine, de l’islam ou du fric, bref, l’anti-France. Quand à Raffarin (le retour), il s’inquiète que les Bleus n’aient pas le « supplément d’âme » (diantre !) pour gagner. Les déclarations de ce genre se multiplieront pendant la coupe, soyons-en sûrs, et nos caméléons sauront s’adapter aux résultats qui feront la fierté ou la honte de la nation, du moins pour la partie qui pense que le foot est plus important que tout, et même le reste.
Le mot de la fin au grand visionnaire Michel Audiard qui déclarait de son vivant : « Il existe une prédilection masochiste des Français pour deux exercices dans lesquels ils se révèlent malchanceux: la guerre et le football. »
Comment ? Le football n’est pas la guerre ?

