Mais, davantage que son pedigree, le programme électoral de De Blasio peut sembler surréaliste pour tout habitant de la vieille Europe. Ainsi, ses promesses de campagne résumées sous le simple slogan « Progress » comme stopper les contrôles au faciès, taxer des riches pour financer des crèches gratuites, construire 200 000 logements sociaux ou encore légaliser le chanvre récréatif ont-ils eu un écho qui s’est avéré retentissant dans le score exprimé par les urnes. Comme quoi, on peut être élu en proposant une campagne résolument ancrée à gauche et visiblement antiraciste.

Plus encore que son programme, sa dynamique de campagne inclusive a parlé à toutes les communautés de la grosse pomme et la mise en avant de sa famille, on est aux Etats-Unis, a permis de créer un sentiment de rassemblement autour de son projet. Son épouse afro-caribéenne et ses deux enfants métissés ont contribué à créer un élan partagé par les afro-américains (25% de la population new yorkaise) et les latinos (28%) sans exclusive. Bill De Blasio sera même le premier maire de New York habitant à Brooklyn, a fortiori dans sa partie « noire ».

Certes, ce n’est pas en France que l’on verrait les politiques mettre en avent leur compagne ou leurs enfants, mais ce n’est pas en France non plus qu’aujourd’hui on verrait quelqu’un présentant le même programme et le même cursus se frayer un chemin dans les urnes avec un tel succès. Non, en France aujourd’hui, pour se faire entendre dans les médias, il faut faire appel à des valeurs opposées à celles défendues par De Blasio, flatter les égoïsmes, soigner les corporatismes, sublimer les intérêts particuliers et lancer des croisades contre les Roms, les immigrés, les musulmans, les chômeurs et rmistes, les LGTB, ou même insulter la ministre de la Justice en brandissant des bananes et en hurlant des insultes à prendre en pleine poire.

On remarquera donc à l’occasion de cette élection que les « gros ploucs réacs américains » savent encore nous surprendre et que l’ Europe qui, du nord au sud et d’ouest en est, se recroqueville sur elle-même et fait grimper thèses et partis populistes, fascistes, racistes, xénophobes, homophobes, islamophobes, négrophobes, cette Europe donc, n’a jamais semblé mériter autant le qualificatif de vieux continent où de vieux incontinents verbaux, et même des jeunes prêchent encore et toujours leur haine de la différence.

Dans cette histoire, les grosses pommes sont en Europe et non au pays des oncles Sam et Tom et se font berner quotidiennement par les médias, les politiques, les conversations de comptoir, les montages de bourrichon individuels et collectifs, sinon comment expliquer cette fixation sur les Roms qui, de Sarkozy à Vals en passant par Le Pen, cristallise l’essentiel du temps d’antenne pour grosso modo 20 000 personnes que les soixante et quelques millions de Français n’ont pu forcément croiser que sur leur écran de télé.

Le mot de la fin dans ce contexte à Christiane Taubira qui, au moment ou les new yorkais nous donnent une leçon de tolérance a regretté à propos des attaques racistes dont elle a été la victime : "Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'il n'y a pas eu de belle et haute voix qui se soit levée pour alerter sur la dérive de la société française, dit-elle. Il s'agit très clairement d'inhibitions qui disparaissent, de digues qui tombent."

Comme des grosses pommes, madame la Ministre, comme des grosses pommes…