La Justice
française nous réserve de temps en temps des bonnes surprises. En effet, telles
des champions de plongée en apnée, les affaires « d’état » remontent
parfois à la surface, précédées de bulles annonciatrices de cette remontée vers
la lumière. L’affaire « Elf », celle des frégates de Taiwan, le procès de
Pierre Péan pour racisme anti-tutsi ou, ces jours-ci, le procès dit de l’
« Angolagate » font parfois apercevoir la lumière au fond du tunnel
de la face cachée de la Cinquième république, celle qui n’en finit pas de
pourrir…
Imaginez un peu un procès constellée de stars confirmées de la politique
bizness : un ancien ministre de l’intérieur (Charles Pasqua), un ancien
conseiller photocopilleur d’un président défunt chargé de mission par Nicolas
1er (Jacques Attali), un fils du même feu président (Jean-Christophe Papamadit)
ancien conseiller aux affaires africaines de son père, un marchand d’armes
international ancien du KGB (Arcady Gaydamak), un autre marchand d’armes devenu
ambassadeur auprès de l’Unesco (Pierre Falcone), un ancien préfet (Jean-Charles
Marchiani), un ancien député UMP (Georges Fenech), un auteur de best-sellers,
pardon de signatures de best-sellers (Paul-Loup Sulitzer)… Bref, du beau monde,
42 prévenus en tout, un vrai défilé.
Mais ce casting de rêve pour presse à sensation ne doit pas faire oublier le
fond du problème. Une diplomatie parallèle, des affaires illégales et une
morale douteuse. Car le procès de l’Angolagate n’est pas un procès de voleurs
de poules ou même de scooters. Le trafic d’armes entre notre beau pays et celui
du président Dos Santos, du chanteur Bonga ou encore de l’équipe
footballistique des Palancas Negras, à savoir l’Angola, révèle bien des
turpitudes commises en notre nom par une sorte de diplomatie parallèle. Les
armes concernées ne sont ni des lance-pierres ni même des tazers, mais bel et
bien des tanks (420), des hélicoptères (12), des navires de guerre (6) et des
munitions plus ou moins conventionnelles (170.000 mines), le tout pour la
coquette somme de 790 millions de dollars américains, une paille. Il est tout à
fait permis d’estimer que cet afflux d’engins de mort au pays des diamants et
du pétrole réunis a contribué à la prolongation de la guerre civile qui a tout
de même fait plus d’un demi million de morts en 25 ans, sans compter les
victimes mutilées par les combats ou les mines anti-personnelles.
Dans cette histoire macabre, on relèvera l’insistance des dirigeants de
cette ancienne colonie portugaise à vouloir influer sur le cours d’une Justice
hexagonale encore un tant soit peu indépendante du pouvoir politique en
essayant de faire annuler ce procès qui risque d’écorner autant la Françafrique
que l’Angola. On notera également que l’homme d’affaires Pierre Falcone s’est
vu conférer par Luanda le statut d’ambassadeur auprès de l’Unesco (je n’invente
rien) pour obtenir une immunité diplomatique de bon aloi. Quand à Arcady
Gaydamak, son personnage de marchand d’armes international a certainement aidé
Nicholas Cage à composer son rôle dans le film Lord of War. Pour Papamadit et
Pasqua, on commençait à se languir de leur présence dans les prétoires, côté
accusés.
Toute cette élite s’est trouvée un puissant allié : Nicolas Sarkozy
himself. L’omniprésident qui s’est rendu à Luanda en compagnie du
pédégé de Total, en juillet dernier a assuré ses hôtes de son soutien et promis
que « Nous avons décidé de tourner la page des malentendus du passé ».
Bref, amnésie internationale d’origine présidentielle. Car l’Angola est un des
tous premiers, sinon le premier, réservoir africain de ce si précieux pétrole,
mais aussi d’uranium, de diamants, et of course, de rétro-commissions.
Heureusement, nos chères compagnies Total, Areva ou Thalès restent en embuscade
pour mettre la main sur le magot.
Mais si l’Angola est riche, ce n’est pas le cas de tous les Angolais :
espérance de vie de 41 ans, 40% de la population en dessous du seuil de
pauvreté absolue, 62% sans accès à l’eau potable, 8 médecins pour 100.000
habitants ou encore 1.400 décès pour 100.00 habitants. Les Angolais ont
certainement plus besoin de médecins, d’hôpitaux, d’adduction d’eau potable et
de paix que de tanks, d’hélicos de navires de guerre, d’armes et de
munitions.
Le mot de la fin à Pascale Robert-Diard, journaliste au Monde :
« Jacques Attali a déclaré 1,2 million d'euros de revenus (…) et un
portefeuille de 500 000 euros. Moins que Pierre Falcone, qui situe ses revenus
à 4 millions d'euros annuels, et évalue "à peu près" ses biens mobiliers au
même montant. (…) Pour d'autres, la vie est devenue difficile. Jean-Christophe
Mitterrand, fils aîné du défunt président de la République, est "hébergé chez
sa mère" et n'a "aucun revenu et aucun patrimoine". Paul-Loup Sulitzer, confie
que ses revenus annuels "ont considérablement baissé", pour s'établir à 62 000
euros. Quant à Jean-Charles Marchiani (…), il inaugure depuis quelques jours
son statut de retraité du corps préfectoral, à 8 000 euros par mois ».
Comme dirait Alain Bashung, dont le dernier album s’intitule justement
« Bleu Pétrole », leur petite entreprise ne connaît pas la crise…
Pour aller plus loin
- Le dossier de Survie sur
l'Angolagate
-
L'article du Monde de Pascale Robert-Diard